En dépit du récent rebond des cours des cryptomonnaies, leurs aficionados font grise mine, les pertes enregistrées depuis les records restant massives… “Les phénomènes de bulles et réciproquement de krach sont inévitables”, relève l’économiste Marc Touati, président du cabinet ACDEFI. “Ils correspondent simplement au fait que la vie économique et financière est incertaine et que les investisseurs sont mus par ce que Keynes appelait les animal spirits, c’est-à-dire les instincts animaux qui font que, dans le doute, le mimétisme est (trop) souvent préféré à la rationalité économique”.

Vouloir lutter contre les bulles serait donc par définition voué à l’échec, estime l’expert. Le travail des économistes et analystes consiste alors à “identifier ces bulles et, autant que faire se peut, à essayer de prévoir leur dégonflement et le cas échéant l’ampleur et la brutalité de ce dernier. Par contre, refuser d’alerter sur la formation des bulles, en se réfugiant dans l’aveuglement collectif est une grave erreur. D’autant que l’Histoire nous a appris à les déceler”, souligne-t-il.

Les grandes bulles des quatre derniers siècles

La première grande bulle de l’Histoire fut celle de la tulipomanie hollandaise du XVIIème siècle. A l’époque, de 1634 à 1637, “le prix des bulbes de tulipe avait augmenté de 5.900%. Un bulbe de Semper Augustus, la tulipe la plus recherchée, valait 10.000 florins, soit, à l’époque, l’équivalent de 5 hectares de terres ou le prix d’un beau palais sur un canal prisé d’Amsterdam. Puis, en février 1637, la raison reprend ses droits et les prix sont divisés par 100 en quelques jours”, rapporte Marc Touati.

Moins extravagante, la bulle américaine des “années 20 rugissantes” – les Années Folles – a néanmoins été “beaucoup plus dévastatrice. De janvier 1921 à septembre 1929, les cours des actions cotées à Wall Street flambent de 300%, alors que, dans le même temps, la production industrielle de l’Oncle Sam n’augmente que de 50%. La suite est tristement connue : le jeudi 24 octobre – surnommé le jeudi noir -, l’indice Dow Jones perd 22,6%. Le 8 juillet 1932, il tombe à son plus bas niveau historique, soit une baisse de 88 % depuis le début de la crise. Une dépression planétaire s’en est suivie avec, au bout du chemin, la seconde guerre mondiale”…

Plus récemment, “non seulement les bulles n’ont pas disparu, mais elles se sont multipliées”, déplore l’économiste. “Pire, elles n’ont cessé de s’enchaîner les unes aux autres. Ainsi, à la bulle immobilière américaine de la fin des années 1980 et du début des années 1990 a succédé la bulle des pays émergents, qui a très vite éclaté pour donner ensuite naissance à la bulle internet, ayant, elle-même, été suivie par une nouvelle bulle immobilière qui s’est dégonflée en 2006-2007, ce qui a immédiatement donné naissance à une autre bulle sur les matières premières, avec notamment un cours du baril qui est monté à 150 dollars en juillet 2008”, soit une multiplication du prix du baril par 3 en seulement dix-huit mois !

Le point d’orgue de cette succession de bulles a été le krach lié à la faillite de Lehman Brothers en 2008, qui a débouché sur la crise économico-financière la plus grave depuis les années 30. “La réactivité des institutions internationales, des autorités budgétaires nationales et des banques centrales a permis de sortir de l’ornière. Mais (…) les remèdes à la dernière crise ont engendré la formation de nouvelles bulles : actions, obligations, immobilier, bitcoin et cryptomonnaies en tous genres : nous ne devons plus faire face à une seule bulle à la fois comme en 1637 avec la tulipe, en 1929 avec les marchés boursiers, en 2000 avec les .com, en 2007 avec les subprimes ou en 2008 avec les matières premières, mais nous sommes confrontés à plusieurs bulles en même temps. Une première historique !”, souligne l’expert.

Cryptomonnaies, actions, obligations, immobilier… Gare à l’éclatement simultané de ces quatre bulles !

Le problème, c’est que “nous ne savons absolument pas comment nous allons sortir de ce patchwork de bulles”, s’inquiète l’économiste, qui souligne que les autorités monétaires et budgétaires nationales et internationales “ont déjà utilisé toutes leurs cartouches”. Autrement dit, en cas de krach, elles ne pourront pas relancer la machine. “Le pire serait que toutes ces bulles éclatent en même temps !”, avertit-il.

A priori, celle des cryptomonnaies a déjà commencé à exploser, le bitcoin – surnommée “la tulipe des temps modernes” par Marc Touati -, ayant plongé de 54% entre le record historique du 17 décembre et le récent creux du 17 janvier. “La panique pourrait rapidement s’installer”. Les investisseurs risquent ainsi de jeter le bébé avec l’eau du bain, en déclenchant quatre krachs à la fois”. D’ores et déjà, les taux d’intérêt des obligations d’Etat et des entreprises tendent à remonter. “Si ce mouvement se poursuit, les prix de l’immobilier repartiront très vite à la baisse et la croissance économique reculera nettement, suscitant immanquablement une chute des cours boursiers. Il est donc impératif que toutes ces bulles n’éclatent pas en même temps, mais se dégonflent progressivement les unes après les autres. Malheureusement, rien n’est moins sûr”, s’inquiète l’économiste…