À leur corps défendant, les principaux partenaires des États-Unis se retrouvent impliqués dans la guerre commerciale de l’administration Trump, qui impose des droits de douane « réciproques » à plus de 180 États. Surprise : le Canada évite cette nouvelle salve tarifaire, mais ce n’est peut-être que partie remise pour l’industrie pharmaceutique, le secteur des semi-conducteurs et celui du bois d’œuvre, tandis qu’une première fermeture temporaire s’apprête déjà à secouer l’industrie de l’automobile canadienne.
L’unifolié s’est pourtant retrouvé au banc des accusés, mercredi, aux côtés, notamment, du Mexique, de l’Union européenne et du Japon, dans une annonce du 47e locataire de la Maison-Blanche aux allures de procès d’intention à l’endroit du reste du monde.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, ces pays se sont enrichis sur le dos des États-Unis, a assuré le président américain Donald Trump, dans un barrage de critiques livré pendant près d’une heure.

« Depuis des décennies, notre pays a été pillé, saccagé, violé et dévasté par les nations proches et lointaines, des alliés comme des ennemis », a illustré le milliardaire, dans un évènement organisé dans la roseraie de la Maison-Blanche.
Convaincu que son offensive tarifaire permettra de rééquilibrer les règles du jeu et de faire entrer les États-Unis dans un nouvel « âge d’or », le président Trump a mis sa menace à exécution, et ce, même si de nombreux économistes appréhendent le scénario inverse.
Résultat : des pays comme la Chine verront leurs produits frappés de droit de douane de 34 %. Les taux sont également élevés pour l’Inde (31 %), le Japon (26 %) et l’Union européenne (20 %).

« Je n’ai jamais vu ça, laisse tomber Geneviève Dufour, spécialiste du droit international à l’Université d’Ottawa. Les États-Unis viennent de déclarer la guerre à tout le monde. C’est vraiment une guerre commerciale parce qu’il n’y a rien de justifié dans tout cela. »
Un bref répit ?
Dans l’immédiat, le Canada peut souffler un peu.
Le nom du pays n’apparaît pas dans la liste de la Maison-Blanche. Selon une fiche d’information diffusée par Washington, les produits certifiés en vertu de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) demeureront exemptés de droits de douane jusqu’à nouvel ordre.
En revanche, dès ce jeudi, l’industrie automobile canadienne verra des droits de douane de 25 % frapper le contenu non américain d’un véhicule ainsi que les pièces importées par les États-Unis – une mesure qui vise tous les pays à travers le monde.
Selon le Toronto Star, le constructeur automobile Stellantis (qui possède plusieurs marques, dont Jeep, Dodge, Fiat et Chrysler) a annoncé mercredi à son syndicat que son usine de Windsor serait fermée pour deux semaines à compter du 7 avril.
Avant même cette annonce, le président de l’Association des fabricants de pièces d’automobile du Canada, Flavio Volpe, prédisait que les droits de douane paralyseraient l’industrie d’ici une semaine.
Comme pour tout ce que cette administration a fait jusqu’à présent, la situation est susceptible de changer dans les heures et les jours à venir. Ils improvisent. Ils vont couler le secteur automobile du Canada en visant le monde entier.
Flavio Volpe, président de l’Association des fabricants de pièces d’automobile du Canada, en entrevue avec La Presse
À cela s’ajoutent les secteurs de l’acier et de l’aluminium, frappés par des droits de douane de 25 % depuis le 12 mars dernier. Les importations d’énergie – pétrole et gaz – et de potasse aux États-Unis sont également taxées à hauteur de 10 %. Ces droits de douane ne s’additionnent pas à ceux annoncés mercredi.
Mais ce n’est pas tout.
La fiche d’information de la Maison-Blanche diffusée mercredi soir laisse entendre que le cuivre, les produits pharmaceutiques, les semi-conducteurs ainsi que le bois d’œuvre pourraient faire l’objet de nouveaux droits de douane en vertu d’un article de la loi américaine – le même utilisé pour taxer l’acier et l’aluminium.
C’est ce qui inquiète le premier ministre Mark Carney.
« Les États-Unis ont aussi signalé leur intention d’ajouter des droits de douane dans des secteurs soi-disant stratégiques comme l’industrie pharmaceutique, les semi-conducteurs et le bois d’œuvre, a-t-il commenté, à Ottawa. Nous sommes dans une situation où il y aura des répercussions sur l’économie américaine […], mais ces mesures vont aussi finir par affecter des millions de Canadiens. »
Aucun échéancier n’est publié dans le document distribué par Washington.
Trump s’en prend au secteur laitier canadien
M. Carney n’est pas le seul à appréhender de nouveaux différends tarifaires avec les États-Unis.
On voit peut-être, dans cette section, ce qui s’en vient [pour le Canada]. M. Trump a dit qu’il voulait renouer avec la souveraineté pharmaceutique et, en plus, voir les semi-conducteurs fabriqués aux États-Unis.
Geneviève Dufour, spécialiste du droit international à l’Université d’Ottawa
D’autant que le président Trump a profité de sa tribune, mercredi, pour s’en prendre au secteur laitier canadien, qui est concentré au Québec ainsi qu’en Ontario. Celui-ci est régi par le système de la gestion de l’offre, qui encadre également la production d’œufs et de volaille au pays.
Cela suggère que Washington a une stratégie « particulière » visant le Canada et le Mexique, croit le professeur Richard Ouellet, spécialiste du droit international à l’Université Laval.
« On a déjà des [droits de douane] assez costauds dans certains domaines [l’acier, l’aluminium et l’énergie], souligne le spécialiste. Mais je demeure convaincu qu’avec le Canada et le Mexique, les États-Unis sont condamnés à s’entendre. »
Par ailleurs, la fiche de la Maison-Blanche ne contenait aucun passage sur la « loi 96 » du gouvernement Legault, qui vise à renforcer la prédominance du français dans l’espace public. Elle était pourtant considérée comme une « barrière commerciale » par le Bureau du représentant au commerce des États-Unis, dans un rapport diffusé plus tôt cette semaine.
Ce document recensait les récriminations commerciales des États-Unis à l’endroit des pays aux quatre coins du monde. La taxe sur les services numériques était aussi mentionnée dans le rapport.
Importante secousse
À travers le monde, l’annonce de l’administration Trump n’a pas mis de temps à alerter les marchés. Tout indique que la séance boursière de ce jeudi augurera d’importants reculs pour les principaux indices nord-américains, d’après les contrats à terme sur les principaux indices.
Plus précisément, les droits de douane de Washington se déclineront en deux temps. Le 5 avril à minuit, une taxe de 10 % frappera les produits qui entrent aux États-Unis. Dans un deuxième temps, le 9 avril à minuit, un droit de douane majoré doit entrer en vigueur pour l’Union européenne et d’autres pays.

Plus grands importateurs de biens au monde, les États-Unis ont acheté pour 3300 milliards US en biens et marchandises l’an dernier.
Je suis convaincu que nous sommes dans une course à l’inflation, c’est clair. À court terme, ce sont des mesures qui vont faire très mal à l’économie américaine.
Richard Ouellet, spécialiste du droit international à l’Université Laval
M. Ouellet s’explique mal la rhétorique du 47e locataire de la Maison-Blanche.
D’un côté, le président Trump veut voir des entreprises manufacturières s’installer aux États-Unis pour fabriquer des produits. De l’autre, Washington impose des droits de douane à des pays où les manufacturiers s’approvisionnent généralement en matières premières.
« On parle de gros tarifs à payer pour ces intrants, explique le professeur Ouellet. Est-ce que cela fait des États-Unis un endroit intéressant pour une entreprise manufacturière ? Je ne suis pas sûr. »
Il n’y a pas que le Canada et le Mexique qui sont épargnés. La Russie est aussi absente de la liste des droits de douane réciproques, tandis que l’Ukraine, attaquée par le pays de Vladimir Poutine depuis plus de trois ans, est visée par une taxe de 10 %. Cela s’explique par le fait que les sanctions en vigueur contre la Russie « empêchent tout commerce significatif » avec ce pays, a indiqué l’administration Trump.
Avec la collaboration de Joël-Denis Bellavance, La Presse
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