En juin 2025, les premiers ministres du Canada se sont réunis à Saskatoon pour une rencontre historique visant à redéfinir l’avenir économique du pays face à une guerre commerciale avec les États-Unis. Cette réunion, la première du genre en Saskatchewan depuis 40 ans, a mis en lumière des projets d’infrastructure d’envergure nationale, des ambitions énergétiques audacieuses et des tensions provinciales. Alors que le premier ministre Mark Carney pousse pour une économie unifiée, les discussions ont révélé des divergences, mais aussi une volonté collective de bâtir un Canada plus résilient. Voici un regard approfondi sur les enjeux, les projets prioritaires et les défis à venir.
Des projets d’envergure pour un Canada uni
Face aux tarifs douaniers américains et à une conjoncture économique mondiale instable, le Canada cherche à diversifier ses marchés et à renforcer son économie. À Saskatoon, les premiers ministres ont examiné une vingtaine de projets d’infrastructure proposés, allant des pipelines aux corridors commerciaux en passant par les énergies renouvelables. Le gouvernement fédéral, sous la direction de Mark Carney, a proposé une loi dite d’« intérêt national » pour accélérer les approbations réglementaires, réduisant les délais d’évaluation de cinq à deux ans. Selon un article de La Presse daté du 2 juin 2025, cette initiative vise à créer « l’économie la plus forte du G7 » en éliminant les barrières commerciales interprovinciales et en priorisant des projets stratégiques comme l’extraction de minéraux critiques et le développement portuaire.
Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, a plaidé pour une augmentation des capacités de pipelines et des négociations commerciales avec la Chine, tandis que la Colombie-Britannique, représentée par la vice-première ministre Niki Sharma, a mis l’accent sur le bois d’œuvre, les corridors ferroviaires et l’énergie propre. Ces propositions reflètent une volonté de diversifier les exportations canadiennes pour réduire la dépendance aux États-Unis, qui absorbent actuellement 75 % des exportations du pays selon Statistique Canada.
Le pari énergétique de l’Alberta et du Québec
L’Alberta, menée par la première ministre Danielle Smith, a dominé les discussions avec sa proposition de construire un nouveau pipeline pétrolier pour renforcer l’unité nationale. Smith a insisté sur la nécessité de réformer les réglementations environnementales fédérales, notamment la loi C-69 sur l’évaluation d’impact, le plafonnement des émissions du secteur pétrolier et gazier, et les normes sur l’électricité propre. Elle a suggéré qu’un pipeline pourrait contourner le Québec, mais des pressions, notamment de l’Ontario, incitent à envisager un tracé traversant cette province.
De son côté, le Québec, sous l’égide de François Legault, a proposé une ligne de transmission électrique de 7 milliards de dollars reliant le Québec à Terre-Neuve-et-Labrador. Cependant, un haut fonctionnaire fédéral cité par La Presse a indiqué que ce projet, impliquant seulement deux provinces, pourrait ne pas répondre aux critères d’« intérêt national », qui exigent l’implication d’au moins quatre ou cinq provinces. Legault, tout en défendant les intérêts économiques et environnementaux du Québec, a proposé un tracé pétrolier alternatif par le nord de la province, vers Sept-Îles, pour exporter vers l’Europe. Cette proposition illustre la volonté du Québec de concilier développement économique et acceptabilité sociale.
Les tensions environnementales et autochtones
Si les projets d’infrastructure promettent une relance économique, ils soulèvent aussi des préoccupations environnementales et sociales. Le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE) a averti que la loi fédérale proposée pourrait affaiblir les protections environnementales et empiéter sur les juridictions provinciales. Cette critique fait écho aux inquiétudes soulevées lors de l’adoption de la loi C-69, souvent critiquée pour son rigorisme par les provinces de l’Ouest.
Par ailleurs, l’Assemblée des Premières Nations (AFN) a dénoncé son exclusion des discussions principales, menaçant de manifestations similaires au mouvement « Idle No More » si les projets avancent sans consentement autochtone. Selon un rapport de l’AFN de 2024, 80 % des grands projets d’infrastructure au Canada se situent sur des territoires autochtones ou à proximité, rendant leur consultation essentielle. Ces tensions soulignent l’importance d’un dialogue inclusif pour éviter des conflits qui pourraient freiner les ambitions nationales.
Une vision fédérale ambitieuse, mais des défis à relever
Mark Carney, récemment élu le 28 avril 2025, a fait de la croissance économique une priorité, avec des propositions comme le principe « un projet, une évaluation » pour harmoniser les évaluations environnementales provinciales et fédérales. Un bureau fédéral des grands projets a également été annoncé pour accélérer les approbations. Cependant, les divergences entre provinces compliquent cette vision. Le Québec, par exemple, réclame 22,2 milliards de dollars sur 10 ans pour ses infrastructures, tandis que l’Alberta et l’Ontario exercent des pressions pour des projets énergétiques controversés.
La réunion de Saskatoon intervient dans un contexte de tensions internes, avec des débats sur le séparatisme albertain et les réticences du Québec face aux pipelines. Ces défis exigent un équilibre délicat entre les intérêts régionaux et l’objectif d’une économie nationale unifiée. Comme l’a noté Carney, « le Canada doit fonctionner comme une seule économie, pas comme 13 économies distinctes ». Cette ambition nécessitera des compromis et une coordination sans précédent.
Un tournant décisif pour l’avenir du Canada
La rencontre de Saskatoon marque un moment charnière pour le Canada. Face à une guerre commerciale avec les États-Unis et à des défis environnementaux et sociaux, les premiers ministres ont l’occasion de redéfinir l’avenir économique du pays. Les projets proposés – pipelines, lignes électriques, corridors commerciaux – pourraient transformer le Canada en un leader mondial des ressources critiques et de l’énergie propre. Mais sans une collaboration étroite entre provinces, gouvernements autochtones et Ottawa, ces ambitions risquent de se heurter à des obstacles majeurs.
Alors que le Canada se tient à la croisée des chemins, une question demeure : saura-t-il surmonter ses divisions pour bâtir une économie résiliente et durable ? L’avenir dépendra de la capacité des leaders à prioriser l’intérêt national tout en respectant les réalités régionales et les impératifs environnementaux. C’est un défi de taille, mais aussi une opportunité unique de façonner un Canada plus fort et plus uni.
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