Le Canada sans réserves d’or : les secrets d’une stratégie monétaire audacieuse et risquée

Canada without gold reserves: the secrets of a bold and risky monetary strategy

Les réserves d’or du Canada ont totalement disparu des coffres de la banque centrale, une décision qui place l’économie canadienne dans une position unique au sein du G7. Alors que les grandes puissances mondiales accumulent le précieux métal jaune comme protection contre l’inflation, Ottawa a choisi de liquider ses derniers stocks en 2016. Cette absence de réserves d’or du Canada soulève des questions fondamentales sur la politique monétaire nationale, la gestion de l’actif refuge par excellence et l’avenir de notre souveraineté financière dans un contexte de polycrise mondiale.

L’odyssée du métal jaune : du sommet de 1965 au solde de 2016

L’histoire des réserves d’or du Canada est celle d’un désengagement méthodique étalé sur plus d’un demi-siècle. En 1965, au plus fort du système de Bretton Woods, le Canada détenait plus de 1 000 tonnes d’or, consolidant son statut de puissance économique stable. Cependant, le passage aux taux de change flottants dans les années 1970 a modifié la perception de l’or par les technocrates d’Ottawa [1].

La stratégie de vente a débuté sérieusement en 1980. Le ministère des Finances a adopté une politique de « monétisation de l’or », estimant que les lingots dormants étaient des actifs improductifs. Contrairement aux obligations d’État, l’or ne génère ni intérêt ni dividende. Entre 1980 et 2000, le stock est passé de plusieurs centaines de tonnes à seulement 46 tonnes. Le coup de grâce a été porté au début de l’année 2016, sous l’administration Trudeau, complétant un processus de vente amorcé par les gouvernements précédents. Depuis mars 2016, le Canada est officiellement le seul pays du G7 à détenir des réserves d’or quasi nulles (environ 0,1 % de ses réserves totales, principalement des pièces de collection) [2].

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La doctrine de la liquidité contre la relique barbare

Pourquoi avoir fait un choix si radical ? La Banque du Canada et le ministère des Finances s’appuient sur une doctrine de « gestion active des actifs ». Selon cette vision, les réserves d’or du Canada étaient encombrantes et peu liquides par rapport aux devises modernes. En remplaçant l’or par des dollars américains, des euros et des yens, le gouvernement affirme disposer d’une plus grande marge de manœuvre pour intervenir sur les marchés des changes si la valeur du dollar canadien devait être protégée en urgence [3].

Actif de réserveRendement annuel moyenLiquidité immédiate
OrVariable (appréciation du prix)Modérée
Bons du Trésor US2% à 5% (intérêts)Très élevée
Euros / YensVariable (intérêts)Très élevée

Un autre argument central est celui de l’exposition minière. Le gouvernement soutient que, puisque le Canada est l’un des plus grands producteurs mondiaux d’or, l’économie nationale est déjà « naturellement » couverte contre les fluctuations du prix de l’or. Si le prix du métal grimpe, les revenus fiscaux tirés des entreprises minières privées augmentent, ce qui compenserait théoriquement l’absence de lingots dans les coffres de l’État. Cependant, cette position fait abstraction du fait que l’or dans le sol appartient à des actionnaires privés et non à la nation [4].

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Le paradoxe des banques centrales : le Canada à contre-courant

Depuis 2020, le paysage financier mondial a radicalement changé. L’inflation galopante et les tensions géopolitiques ont poussé les banques centrales du monde entier à réaliser des achats record de métal précieux. Des pays comme la Chine, l’Inde, la Turquie et même des nations européennes comme la Pologne ont massivement renforcé leurs positions. Pour ces institutions, l’or n’est pas une « relique barbare », mais une assurance contre l’effondrement des devises fiduciaires.

En 2024 et 2025, le prix de l’once a atteint des sommets historiques, dépassant les 2 700 $US. Pour le Canada, qui a vendu ses dernières onces à une fraction de ce prix, le manque à gagner se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Si le Canada avait conservé ses 1 023 tonnes de 1965, la valeur de ces réserves d’or du Canada s’élèverait aujourd’hui à plus de 230 milliards de dollars canadiens, soit une somme suffisante pour éponger une part significative du déficit budgétaire fédéral [5]. Ce contraste entre la prudence mondiale et l’audace canadienne alimente un débat féroce entre les partisans de la modernité monétaire et les défenseurs de la sécurité tangible.

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Analyse des risques : l’économie canadienne est-elle vulnérable ?

L’absence totale de réserves d’or du Canada crée une dépendance absolue envers la stabilité du système financier international et, plus particulièrement, envers la force du dollar américain. En période de paix et de croissance, cette stratégie est efficace : les réserves en devises rapportent des intérêts qui financent les opérations de l’État. Mais dans un scénario de « cygne noir » — comme une crise systémique du dollar ou un conflit mondial majeur — l’absence d’un actif décentralisé comme l’or pourrait limiter les options de secours du pays [6].

Les critiques soulignent que les réserves d’or du Canada ne servaient pas uniquement de placement financier, mais de symbole de confiance. Sans ce pilier, le dollar canadien repose entièrement sur la foi des investisseurs dans la gestion fiscale du gouvernement. Bien que le Canada maintienne une cote de crédit de premier ordre (AAA ou AA+ selon les agences), l’absence d’or réduit la diversité des actifs de réserve, ce qui pourrait s’avérer problématique si la corrélation entre les grandes monnaies mondiales devenait trop forte en cas de krach [7].

ParamètreDonnée
Volume des réserves (Sommet de 1965)1 023 tonnes (soit 32,89 millions d’onces)
Prix de l’or (Janvier 2026)~ 5 235 $ US / once
Valeur totale en Dollars Américains172,18 milliards $ US
Taux de change (USD/CAD)1,34
Valeur totale en Dollars Canadiens230,72 milliards $ CAD
Pourcentage de la dette fédérale (est.)~ 18,5 %

Une souveraineté monétaire à l’épreuve du futur

En conclusion, la liquidation totale des réserves d’or du Canada demeure l’une des décisions financières les plus polarisantes de l’histoire moderne du pays. Ottawa a parié sur la fin de l’utilité monétaire de l’or, privilégiant le rendement des obligations souveraines étrangères et la liquidité des devises. Si cette stratégie a semblé logique durant les décennies de mondialisation stable, elle est aujourd’hui testée par un ordre mondial de plus en plus fragmenté.

Le Canada a-t-il eu raison de se débarrasser de son « assurance » dorée pour investir dans des titres de créance ? La réponse dépendra de la capacité du système financier global à résister aux chocs à venir. Une chose est certaine : en cas de tempête monétaire majeure, le Canada devra compter uniquement sur sa production minière privée et sa discipline fiscale, n’ayant plus de lingots sur lesquels s’appuyer. Cette trajectoire unique force à réfléchir sur ce qui définit réellement la richesse d’une nation au XXIe siècle : ses actifs tangibles ou sa confiance dans les marchés numériques.


Sources et références

[1] Banque du Canada, Historique des réserves officielles de change du Canada, Rapports annuels (1960-1980).

[2] Ministère des Finances du Canada, Rapport sur la gestion des réserves de devises étrangères, Mars 2016. Lien vers Finance Canada

[3] World Gold Council, Central Bank Gold Reserves by Country (2024). Lien vers Gold.org

[4] Statistique Canada, Production minérale et impact économique du secteur de l’or au Canada, Données 2023.

[5] Fonds Monétaire International (FMI), International Financial Statistics (IFS) – Reserves Data, 2025. Lien vers IMF Data

[6] BMO Capital Markets, Analyse sectorielle : L’or et les réserves de change au G7, Janvier 2024.

[7] The Globe and Mail, Why Canada sold all its gold, Archives Économie. Lien vers Globe and Mail